ENTRETIEN AVEC AVI SLAMA

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L’entretien est une technique journalistique ou littéraire qui consiste à rechercher la profondeur de pensée de l’invité. A la différence de l’interview classique où s’exprime la force « brut d’expression » l’entretien permet au narrateur d’exprimer ses impressions et d’en faire immédiatement le décryptage. C’est un exercice dangereux où il faut beaucoup de courage à l’invité et beaucoup d’écoute pour le narrateur, l’invité peut à tout moment s’écrouler lui-même. Le lecteur pour sa part sortira, lorsque l’entretien est bien mené, de tous ses « à priori de ses préjugés » sur l’invité. Cette technique mise au point dans les années 70 par le journal l’Express a toujours sa lettre de noblesse dans la presse américaine d’opinion, les plus grands leaders politiques de John Fitzgerald Kennedy à Donald Trump y ont trouvé une grande réussite politique. C’est à cette époque que Jacques Chancel va l’introduire à la radio et à la télévision dans sa fameuse émission Radioscopie, la plus célèbre pour moi étant son entretien avec Raymond Aron. Suite à l’entretien Jean-Paul Sartre furieux, exige de Chancel l’exercice, la réponse est cinglante : « l’entretien n’est, ni un règlement de compte ni une mise au point, pour cela vous avez l’interview, il est la rencontre de l’homme avec lui-même dans sa pensée, quoiqu’il en soit-il ne se fait pas sur ordre, il est un exercice accepté par les deux hommes qui se rencontrent ». Futé Magazine a demandé à Avi Slama de tenter l’exercice.
J’ai retrouvé Avi Slama au célèbre restaurant Hayekev du bord de mer à Natanya en fin d’après-midi, Avi Slama est un homme de la quarantaine, élégant sans dandysme, soigné et sobre. Sans doute ses fonctions de banquier lui donne ce regard direct, cette allure souriante qui vous met de suite à l’aise. J’ai commencé par une remarque :
« Je ne trouve pas que tu te mettes assez en avant dans ta communication sur tout ce que tu réalises dans tes fonctions dans la municipalité en particulier pour les Olim, à moins que ça ne soit volontaire. »
Il me regarde droit dans les yeux avant de me répondre, je ressens de suite un homme qui a le respect de son interlocuteur : « Pour moi être francophone est un plus, ce n’est pas s’enfermer dans un ghetto en se disant, je suis francophone alors je ne m’adresse qu’à eux, ce n’est pas du tout mon état d’esprit. C’est un plus, je suis un Sabra, francophone par mes parents, mon savoir-faire est français mais je suis un israélien avant tout. Certes francophone dans mon travail, pour moi les francophones ici sont d’abord des israéliens. Je cherche ce qu’il manque à cette communauté pour l’aider à s’intégrer dans la société israélienne. Maintenant il est certain qu’il y a une très grande différence entre ceux qui viennent ici pour achever leur parcours sioniste, et ceux qui arrivent avec leur famille et qui ont l’obligation de s’intégrer, ils ne doivent pas importer leur manière de vivre française et rester français. »
Lorsque je suis arrivé en Israël en 1973, comme tes parents, et revenu en 1993 en famille, j’ai dit à mes enfants : « Oubliez que vous êtes des Olim, vous êtes des israéliens ».
De suite il me précise : « C’était une autre époque, aujourd’hui nous ne pouvons pas dire nous allons vous mettre à Pardés Hana ou à Rehovot et vous devez vous débrouiller tout seul, ce n’est plus la même mentalité et il est bon que les gens trouvent leurs droits, ils ne sont pas moins sionistes qu’avant, lorsque les immigrants quittent leur pays ils ont des exigences légitimes pour leur famille, niveau de vie, éducation etc. »
Je t’ai souvent entendu dire « il faut se préparer pour son alyah » moi je pense plutôt le contraire, plus tu te prépares et plus tu te crées un imaginaire qui ne correspond pas aux réalités, ton projet est la source de ta déception. Là Avi Slama se concentre avant de répondre, je sens qu’il va se passer quelque chose :
« Non ! Moi je dis autre chose, le problème capital aujourd’hui, et je ne parle pas des retraités qui ont besoin de rester communautaires, une fois payé leurs charges courantes, c’est terminé, je parle des familles s’ils arrivent sans la langue et la volonté de travail, peut être sans savoir dans quoi et où, le risque d’échec est beaucoup plus grand ».
Pourtant lorsque tu parles avec des israéliens et que tu leur demandes : qu’est-ce que tu fais ? Ils te répondent aujourd’hui je fais ça mais demain peut-être autre chose, cette mobilité, cette flexibilité est une chose que nous n’avons pas du tout en France, je trouve ça magnifique.
« Magnifique effectivement, mais ils ont deux avantages, la première c’est la langue, mais en arrivant dans une ville comme Netanya c’est vraiment difficile de pratiquer l’hébreu, pour moi l’Agence juive n’a pas encore opéré ce changement, elle travaille encore sur la quantité et pas sur la qualité, comme par exemple une personne qui doit faire une mission aux USA se prépare avec l’anglais. Il faudra préparer sa famille pour le départ. »
Là Avi Slama donne des arguments, il ne se contente pas de la langue de bois où de slogans de partis politiques, il évite le « moi je ». Par son intonation je sens qu’il exprime tout son charisme, je poursuis pour qu’il m’en dise davantage pour qu’il élargisse sa pensée. Et que penses-tu si nous devons, au vu de la situation mondiale, avoir une Alya d’urgence ?
« Très bien, parlons de l’Alya britannique, nous savons qu’en Angleterre l’extrême gauche peut venir. Cette communauté a demandé à l’agence juive de commencer à préparer des programmes d’Alya de masse. C’est pourtant plus facile ici avec l’anglais que le français ou le russe, pourtant même eux ont commencé à faire des démarches en disant : « il faut nous préparer ». Les Ukrainiens sont une autre catégorie : ils ont beaucoup de parents ici qui sont prêts à les accueillir et habiter avec eux. Je ne pense pas que ce soit possible chez les francophones malgré leur chaleur et leur hospitalité, ensuite ils sont prêts à travailler dans tout. A la fin des choses et ce n’est pas une critique, pour moi un olé c’est un être qui réalise une action biblique : La terre d’Israël, selon nos Prophètes va réunir tous les juifs du monde. Ce sacrifice de tout quitter est énorme à mes yeux. Il laisse tout derrière lui et vient ici ».
Dans son explication Avi Slama prend une référence biblique pour montrer son attachement au judaïsme traditionnel et marquer son identité juive. Pour réussir complétement mon entretien je vais utiliser la technique de l’effacement. Comme l’expliquait Jacques Chancel « ma question doit être pertinente mais en fait elle s’efface devant la réponse » c’est-à-dire que la réponse est plus importante que la question, je dois aller à la rencontre de sa vision ne pas lâcher prise sur le sujet. Je lui fais remarquer que nous voyons naître en Israël un nombre croissant d’écoles francophones « d’éducation française » ne penses-tu pas que ces établissements empêchent la socialisation des enfants avec les élèves de leur âge israéliens et finalement ralentissent leur intégration ?
« Je ne pense pas que ce soit un phénomène de masse. Ils donnent aussi aux parents un confort qui leur dit : Voilà nous n’oublions pas comment vous avez été là-bas. Il y a encore beaucoup à apprendre du système éducatif français, surtout au niveau des horaires des classes. Ne disons pas toujours : ici nous sommes les meilleurs. Cette ghettoïsation est plus le fait familial. A partir du moment où les parents ne fréquentent que des familles françaises, les enfants ne fréquentent que des enfants francophones. Mon épouse est présidente des parents de l’école Yéchouroun, école connue et assez religieuse, nous voyons les parents olim de France rester entre eux et leurs enfants se fréquenter par facilité de langage. Tandis que nous lorsque nous étions enfants, il y avait beaucoup moins de francophones et nous fréquentions des israéliens ».
Pour ma part les camarades de classe de mes enfants étaient surpris d’apprendre qu’ils étaient francophones. « C’est un peu pareil pour moi, beaucoup de mes connaissances ne savent pas que je suis francophone. Rebondissons si tu veux, beaucoup de gens pensent que tout est politique. C’est vrai que j’ai eu une action et pour la communauté francophone et pour tous les olim en général mais aussi pour tous les israéliens dans le cadre de mes fonctions en tant que conseiller municipal, mais je ne mesure pas tout, tout le temps avec des lunettes politiques. Bien sûr j’ai des convictions politiques, j’agis bénévolement. Je ne me dis pas après chaque action : qu’est-ce que cela va me rapporter politiquement ? Est-ce que c’est bon politiquement ou non ? Nous devons rechercher le bien commun ».
Sans le savoir Avi Slama paraphrase Pierre Mendes-France le très célèbre homme politique français et chef du gouvernement :
« Nous devons garder nos convictions politiques, mais notre énergie doit se concentrer sur le bien commun. Nous sommes les serviteurs de l’Etat sinon, nous ne sommes rien ». Il y a de quoi être stupéfié par cette conscience des responsabilités publiques. Je cherche maintenant à connaitre « son projet spécifique » : Justement dans le domaine de l’éduction nous constatons que notre pays est second mondial pour la qualité éducative de la petite enfance ; après le primaire, le secondaire et l’universitaire, c’est très inégalitaire.
« Le système éducatif ici, comme bien d’autres pays, n’arrive pas à se développer pour arriver en 2022, il est encore bien en arrière, rien à changer depuis l’époque où j’avais 6 ans. Pour moi le rôle de l’éducation à l’école n’est pas simplement la connaissance mais aussi et surtout la socialisation des élèves. Jadis le plus savant était celui qui en savait le plus alors qu’aujourd’hui c’est Google. Donc l’action éducative devra être sociale, apprendre, savoir échanger, se comporter, puis que faisons-nous avec ce que nous savons ? Que faisons-nous de l’information ?, il nous faut apprendre une chose d’une autre chose. »
Avec ce qu’il me disait je me devais de lui suggérer la question : L’entrée à l’Université est pourtant une inégalité de plus, droits d’inscription exorbitants, psychométriques, etc. ?
« J’aurais dit oui mais il existe les Collèges académiques qui offrent une seconde chance »
Mais ils sont chers…
« Je pense qu’il faut donner aux universités et aux collèges la même possibilité d’études. Les mêmes subventions pour les mêmes diplômes. »
Tout cela prenait corps et nous avons continué sur l’orientation à l’armée.
« Pour ma part j’ai donné une année supplémentaire pour une préparation militaire. J’ai donc acquis une capacité pour le service des renseignements (intelligence militaire) là j’ai appris entre autres l’arabe. Me voici donc dans l’unité 8/200 des écoutes. Puis on m’a affecté au service similaire de la CIA aux USA. A 20 ans je travaille avec Arik Sharon et Shaoul Mofaz alors Ministres de la Défense pour leur donner nos prospectives stratégiques. L’armée peut nous donner une formation que l’on peut recevoir nulle part. Nous devons laisser nos enfants se construire. Nous parents, nous essayons de les guider jusqu’au moment où l’on exagère ; presque un baiser qui étouffe. L’armée rend mature et sociable, il mixte les origines, c’est un point fondamental de l’intégration. L’orientation n’a pas de schéma établi, elle se fonde sur la personnalité. C’est le lieu de création d’un réseau qu’il est impossible de construire ailleurs. Chacun dans l’armée aura « sa » réponse. Bien sûr il y a des échecs rien n’est parfait, mais l’armée est une des bases de ce que je suis aujourd’hui. Pour moi, tous ces combattants sont des héros formés physiquement, psychologiquement et mentalement, ils trouvent des forces que les autres n’ont pas. A la sortie de son service, un militaire fort de son expérience aura plus de possibilité d’emploi dans les grandes sociétés israéliennes et internationales. »
Je l’ai volontairement laissé s’exprimer, je n’ai pas voulu l’interrompre, il était très clair. Je ne vous dirai pas tout ce qu’il m’a confié sur son expérience militaire, d’une part pour des raisons que vous comprendrez seul et d’autre part pour respecter sa discrétion. Mais ce qui m’a le plus surpris c’est son humilité, son effacement, « il a fait ce qu’il a fait parce qu’il fallait le faire » pour son pays et pas pour des intérêts personnels voir un égo à affirmer. Voilà, nous avons continué longtemps en abordant d’autres sujets, je vous en ferai part dans d’autres numéros de Futé.
Quoiqu’il en soit ma conclusion s’impose : Avi Slama est un homme politique pour demain, je ne sais pas s’il acceptera de se mettre en avant, peut-être sa « pudicité politique » prendra le dessus ou bien il sera dans l’engagement total. Je n’ai pas entendu chez lui l’arrogance du « moi je » loin de là, il a présenté sa vision des choses sans jamais dénoncer ou critiquer quiconque. L’entretien avait pour but, de manière totalement indépendante pour lui et moi de comprendre ce qui se cachait dans la personnalité d’Avi Slama, je pense l’avoir fait. Faites-moi part de vos réflexions et surtout sur ce que vous pensez du style entretien.

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