“Seuls dans l’Arche” :

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Refonder le monde après le Coronavirus, quelle liberté pour une humanité malade et menacée ?

Le confinement met à l’épreuve notre besoin de liberté. Quand chaque geste de la vie quotidienne, sortir de chez soi, se rendre dans un magasin, aller chez le coiffeur ou prendre l’autobus est soumis à des conditions draconiennes, ou purement et simplement interdit, ce sont nos libertés fondamentales qui sont entamées. Cette réalité nouvelle amène certains observateurs à rejeter par principe toute atteinte aux libertés publiques, comme si la protection de la santé publique n’était pas elle aussi une obligation de l’Etat envers ses citoyens. Mais ce faisant, c’est aussi l’idée même que nous nous faisons de la liberté qui est questionnée. Etre libre : noble aspiration de l’homme, aussi ancienne que l’humanité ! Mais qu’entendons-nous exactement par là ?

La Modernité qui incarne l’époque de l’histoire humaine où chaque génération se considère comme plus savante et partant, mieux inspirée que les précédentes, regarde aujourd’hui avec une condescendance amusée la manière dont les Anciens considéraient l’idéal de liberté. Comment accorder confiance aux proclamations de liberté d’un Sophocle ou d’un Moïse, quand on sait que les Hébreux, comme les Grecs, admettaient l’esclavage ?
Aux yeux de l’homme contemporain, aucune liberté ne vaut, si elle n’est pas valable pour tous. Bien entendu, ce préjugé actuel envers les grands penseurs de l’Antiquité tient plus à l’ignorance, qu’à un jugement éclairé sur leur message toujours actuel. Le simple fait qu’Antigone soit encore lue et mise en scène, ou que l’Exode biblique soit encore considéré comme un modèle universel de combat pour la liberté, sont plus probants à cet égard que toutes les analyses savantes.
Pourtant, la situation où est parvenu aujourd’hui le monde occidental, illustre un triste paradoxe, qui veut que la liberté de l’homme n’ait jamais été aussi menacée que depuis que les droits de l’homme se sont universalisés. Ce que nous entendons par là, c’est qu’aucune autre époque de l’histoire humaine n’a fait autant de cas de la liberté de l’individu et que nous vivons pourtant le déclin et certains diront, la fin d’une longue période de progrès des libertés, entamée avec l’essor des démocraties modernes en Europe et en Amérique. Les exemples de ce paradoxe sont innombrables. Pour comprendre comment cela est possible, lisons les citations récentes d’un représentant très visible de la pensée politique contemporaine, le professeur de l’université de Jérusalem Yuval Noah Harari.
Bien avant le Coronavirus, celui-ci dénonçait déjà les “atteintes à la liberté” commises par le gouvernement israélien, accusations qu’il a récemment réitérées, à l’occasion des mesures très efficaces prises par Israël pour protéger ses citoyens contre la pandémie. A l’instar de nombreux tenants de l’idéologie post-moderne, Harari considère en effet comme plus dangereuses les atteintes aux libertés de l’individu, que le mal contre lequel elles le protègent, qu’il s’agisse du terrorisme ou du Coronavirus. Alertant l’opinion sur le risque de voir chaque citoyen surveillé et épié, au nom de la lutte contre la pandémie, Harari affirme ainsi dans une interview au Financial Times : « Une grande bataille a fait rage ces dernières années autour de notre droit à une vie privée. La crise du coronavirus pourrait être le point de non-retour de cette bataille ».

Le professeur de Jérusalem est ainsi devenu le héraut international des libertés, menacées par la lutte contre le Coronavirus.

Pourtant, selon ses dires, la liberté n’existe pas ! Comme il l’affirme avec assurance, «la liberté est une invention des hommes qui n’existe que dans leur imagination». Elle “n’existe nulle part ailleurs que dans l’imagination fertile des Sapiens et dans les mythes qu’ils inventent et se racontent”. Ainsi, selon Harari, il faudrait défendre nos libertés, tout en sachant que la liberté n’existe pas. Plus qu’un simple sophisme, cette affirmation exprime très précisément la doctrine post-moderne concernant la condition de l’homme. Nous sommes ici au cœur du paradoxe contemporain de la liberté, que nous avons énoncé plus haut. L’Europe actuelle et l’Occident post-moderne tout entier prétendent en effet défendre les libertés humaines (et les droits de l’homme), alors même qu’ils ne croient plus en la liberté humaine. L’homme n’est pas libre, nous dit-non, car il est asservi aux structures politiques et économiques qui le dominent (selon la doctrine marxiste), à ses pulsions (selon la doxa freudienne), ou encore à ses neurones (selon la vulgate cognitiviste contemporaine). Ainsi, on peut revendiquer la liberté pour l’individu, tout en niant la liberté de l’homme.

Dès lors que l’homme est considéré comme n’étant pas plus qu’un système de traitement de l’information, défendre les libertés de l’individu ne revient plus qu’à défendre le “droit à la vie privée” ou la “confidentialité des données”, comme l’affirme explicitement le nouveau chantre des libertés, Yuval Harari. Principes certes honorables et importants, mais qui ne méritent sans doute pas qu’on sacrifie sa vie (ou sa santé) pour eux, à la différence des idéaux généreux des Pères fondateurs de la démocratie moderne. La liberté, en tant qu’élément constitutif de la condition humaine, s’est élargie sur le plan pratique, à mesure du développement économique et technique, mais elle s’est en même temps rétrécie dans son acception théorique. Au lieu de la proclamation de l’idéal de liberté humaine, élément central de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 (“Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits”) comme de la Constitution des Etats-Unis de 1791 (“Nous, le Peuple des États-Unis, en vue d’établir la justice… d’assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, nous décrétons cette Constitution pour les États-Unis d’Amérique”, il nous reste plus guère que le “Règlement général sur la Protection des données” de l’Union européenne…
Derrière chaque texte de loi, on trouve une philosophie et une certaine idée de l’humain. La conception élevée et généreuse de l’Homme, sur laquelle reposaient les libertés garanties par les premiers textes constitutionnels et par le Bill of Rights, a ainsi fait place aujourd’hui à une conception beaucoup plus terne, technicienne et rabougrie de l’humain. Les nouvelles “Tables de la Loi” de la Révolution française, données au peuple français libéré de ses chaînes, sous le regard de l’Etre suprême – transfiguration laïque et révolutionnaire de la Loi mosaïque révélée et donnée par Moïse au peuple d’Israël sur le mont Sinaï, ont culminé aujourd’hui dans un banal règlement bureaucratique d’une Union européenne, dans les couloirs de laquelle ne souffle plus aucun esprit religieux ou laïque, sinon celui des fonctionnaires de Bruxelles… Triste fin.

Qui pourrait encore affirmer aujourd’hui que les hommes “naissent et demeurent libres”?

Certainement pas les tenants actuels d’un déterminisme à fondement biologique ou neurologique. Gaspard Koenig, essayiste et romancier, a enquêté dans son livre « La fin de l’individu », sur l’industrie de l’intelligence artificielle et sur les conceptions qui la sous-tendent. Ce livre passionnant, sous-titré Voyage d’un philosophe au pays de l’intelligence artificielle, est le carnet de voyage d’un Candide moderne, visitant la Silicon Valley et les autres endroits où se fabriquent les robots dits “intelligents”. Le récit de ses rencontres avec Yuval Harari ne laisse aucun doute possible : ce dernier n’est pas le défenseur de la liberté humaine, mais bien son fossoyeur.
Dans son Homo Deus, nouvelle Bible d’une humanité malade et chancelante, qui ne croit plus en l’homme et en sa liberté, ce dernier écrit ainsi ces lignes : “Au cours du siècle dernier, les chercheurs ont ouvert la boîte noire de Sapiens : ils ont découvert qu’il n’y avait en lui ni âme, ni libre arbitre, ni « soi » ; uniquement des gènes, des hormones et des neurones obéissant aux mêmes lois physiques et chimiques qui gouvernent le reste de la réalité”. Au-delà de l’incroyable hybris du penseur “le plus important du monde”, qui rejoint dans son triste pronostic les innombrables autres tenants de l’Homme neuronal.

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